L’HISTOIRE DU MOIS

Aime-moi,

Arménie

REPORTAGE GONZO. En plein trouble identitaire, la journaliste Taline Oundjian est partie vivre en Arménie pour découvrir cette culture, la sienne, dont elle ne connaissait rien. Sur le chemin, ses désenchantements sont aussi troublants que ses découvertes.

TEXTE : TALINE OUNDJIAN.
IMAGES : CAMILLE LEVÊQUE.


Cet article, en libre accès seulement pour le mois de mai 2026, est à retrouver dans la revue Gaze N°4.

TEMPS DE LECTURE : 16 MINUTES

Le mont Ararat émerge dans le ciel rose du matin. Des oiseaux noirs volent à la lisière du sommet de cinq mille mètres. C’est beau comme l’intro du Roi lion. Je le voyais déjà : « Le Roi lion du Caucase », ça claque. Ici, je ne peux pas m’empêcher de faire des analogies cinématographiques. Les récits de jeunesse de ma grand-mère à Erevan avaient des allures de conte, dans ma tête j’en fais des films. Il faut dire que ce pays a le sens de l’esthétique et du dialogue. Face à cette image onirique, je tire une longue taffe sur ma première cigarette de la journée. Un moment de grâce, tranché par un mot : « ptcha'tsats ». Je viens de me faire traiter de « dépravée », mais ça je ne le saurai que plus tard. Sur le moment, mon arménien rudimentaire et moi ne comprenons pas. Je ne vois que le monosourcil froncé de l’homme qui m’a balancé ça en passant. On m’avait pourtant prévenue, une femme qui fume dans la rue, ça fait mauvais genre. Pas besoin de traduction, je comprends amèrement que jamais je ne me sentirai chez moi dans ce pays.

Je suis venue ici avec un but simple, a priori du moins : me connecter à mon ethnicité. À une culture que je n’ai jamais connue, dont ma grand-mère a été la seule médiatrice, peu efficace. Quelques expressions, et beaucoup de saveurs. L’oignon et l’ail omniprésents, la douceur du raisin de Corinthe mêlée à l'amertume du pignon dans les feuilles de vigne... La nourriture est la seule référence culturelle à laquelle je peux me rattacher. Car la transmission de la langue et de l’histoire, elle, ne s’est pas faite. Ma grand-mère était une Cosette soviétique : dans l’extrême pauvreté sous l’ère stalinienne, elle vivait dans une cave avec sa mère rescapée du génocide, en attendant le retour du père, qui survivait dans les goulags. Arrivée en France à 24 ans, il fallait laisser ces années d’horreur loin derrière elle, loin de ses enfants, et s’épanouir en dehors de la communauté. Deux générations plus tard, je grandissais paisiblement à Nice, hors du quartier arménien de la Madeleine. Les seuls Arméniens de mon entourage se trouvaient dans ma famille, peu nombreuse, et pour qui je ne manifestais aucune curiosité. Dans mon confort, les anecdotes terrifiantes de ma grand-mère ne me donnaient guère l’envie de m’intéresser à l’Arménie. 


Partir seule allait me permettre de comprendre de quelle odyssée j’étais le fruit, loin du regard familial, et de rompre le charme de « l’Arménie maudite »”.

Partir seule allait me permettre de comprendre de quelle odyssée j’étais le fruit, loin du regard familial, et de rompre le charme de « l’Arménie maudite ». Pour une immersion moins brutale, j’ai décidé de faire partie de Birthright Armenia, un organisme appelant les diasporiques du monde entier à vivre quelques mois au pays. Son slogan ? « Voyage vers la découverte de soi ». Missions de bénévolat, cours d’arménien, immersion en famille d’accueil… je vais même jusqu’à prendre un cours de danse traditionnelle. Pour la première fois de ma vie, j’ai des ami·es arménien·nes. Nous réfléchissons ensemble à notre identité et partageons cette romance intérieure d’un appel céleste de la terre de nos ancêtres (un « appel » qui est probablement le résultat d’une communication bien ficelée de la part des principaux organismes qui concernent les diasporiques). La bienveillance domine, mais nous ne venons pas du même monde. La plupart ont grandi dans des communautés arméniennes, que ce soit à Buenos Aires, Toronto ou Beyrouth. Leurs codes sont proches, ils et elles parlent très bien la langue, se balancent des private jokes que je suis supposée comprendre. Ma solitude est immense lorsque résonnent les chants patriotiques que je suis la seule à ne pas connaître, qui transpirent la virilité guerrière. J’ai beau danser en cercle avec les autres, leur tenir la main et tourner de plus en plus vite au son du davul qui s’enflamme, les pas me sont étrangers, compliqués, rustres. Je ne m’y retrouve pas, et ce jusqu’en cuisine... Pourquoi y a-t-il des feuilles de salade dans le taboulé ? Des pois chiches dans les dolmas aux choux ? Est-ce que pour ça aussi mon héritage culturel, c’était du vent ? Les premières semaines, la quête de soi vire à la cata. 

En plein tourment, je rencontre Araxie Cass, rédac chef d’Azad Archives. Né pendant la guerre de 2020, ce webzine est une plateforme inclusive pour parler de sujets souvent tabous auprès des communautés arméniennes. La mère d’Araxie est suédoise et arménienne, son père à moitié juif. La complexité d’avoir plusieurs identités ethniques s’ajoute au syndrome de l’imposteur. S’ancrer dans d’autres communautés, avec les mêmes valeurs sociopolitiques, LGBT+ et féministes l’a aidé·e. « Ça irait mieux s’il y avait un plus grand dialogue entre tous·tes les Arménien·nes. Intégrer des groupes marginalisés à la discussion afin de contrer cette idée qu’il y aurait “une” façon d’être arménien·ne. C’est en acceptant son identité sous tous ses aspects, que l’on devient un·e meilleur·e participant·e à une communauté. »

“Nous partageons cette romance intérieure d’un appel céleste de la terre de nos ancêtres — un « appel » qui est probablement le résultat d’une communication bien ficelée de la part des principaux organismes qui concernent les diasporiques.”


Le devoir inconscient de perpétuer vigoureusement l’héritage arménien s’est accentué dans la diaspora depuis la guerre de 2020. Les exactions constantes commises envers les populations et le patrimoine culturel au Haut-Karabakh nous heurtent tous·tes. Être déconnectée des us et coutumes me fait alors me sentir indigne de ce pays. Trois semaines après mon arrivée, un jeune Arménien du Royaume-Uni que je viens de rencontrer me saisit le nez d’un air moqueur : « Il est pas assez épais, courbé, t’es pas complètement arménienne. » Une « blague » que je vis comme un des plus forts épisodes de rejet racial de ma vie. Une vie à être pourtant constamment exotisée pour mes cheveux frisés, mes grands yeux cernés et mon nez légèrement busqué. À entendre mes interlocuteur·rices me témoigner une curiosité mal placée, obsédé·es de découvrir « d’où je viens ».  Je fais part de mes observations à Gayané, qui a grandi dans l’une des plus grandes communautés arméniennes au monde, concentrée à Glendale, à Los Angeles (Californie). Je lui reproche d’avoir une longueur d’avance sur moi. Comme si nous étions en plein sprint pour savoir qui sera la meilleure Arménienne. Elle stoppe la course et me remet à ma place : « Au moins, ici les gens saluent ton effort. Moi, on me reproche la différence de dialecte, de ne pas venir trois fois par an, de ne pas encore être mariée et maman. » Je me sens un peu ingrate et propose de trinquer, car après tout nous sommes ici, dans un bar souterrain de la rue Pushkin. Deux diasporiques sur près de dix millions, descendantes de rescapé·es d’un génocide, c’est une victoire en soi.

Pour rattraper vingt-six ans d’acculture sans souffrir, je décide de ne piocher que des éléments de « l’arménité » qui riment sincèrement avec ma personnalité. J’arpente d’un pas allègre et bouleversé ce chemin de tâtonnements et de surprises. Chaque jour, je parle un peu mieux la langue de mes ancêtres, découvre des paysages époustouflants, je me sens reconnue par les diasporiques et les locaux. Mais surtout, j’ai l’impression d’être pour la première fois concernée par les multiples enjeux qui frappent ce pays, au point de m’y installer. Le sentiment d’inadéquation persiste parfois, explorer son appartenance à une culture prend du temps. Et au cœur d’un univers empêtré dans ses diktats, la recherche peut s’avérer terriblement violente. Peu à peu, une évidence apaisante se forme : je n’aurai jamais le fin mot de cette histoire. Construire son identité, c’est en fait se poser des questions pour toute la vie. Avec un sourire tolérant lorsque la réalité est en conflit avec notre imaginaire.

Tous les samedis avec une bande de randonneur.reuses, nous partons arpenter les montagnes de la région. Pas particulièrement hautes ni massives, leurs courbes sont douces. Au loin, leur texture est veloutée, malgré la caillasse et les herbes sèches, aveuglantes sous le soleil. On les observe, admiratif·ves et silencieux·ses. On se sent appartenir, recueilli·es par notre juste berceau. Est-ce que j’invente ces impressions, toute imprégnée que je suis désormais de l’univers narratif commun ? Est-ce un véritable appel de la terre, celui que je fantasme depuis si longtemps ? Peu importe. Cette nature m’aide à nourrir ma mythologie intime, dont j’ai besoin pour continuer d’exister, pour re-exister, d’une façon dont je n’avais jamais pu le faire. Et ces montagnes, ces lacs ne me jugeront pas si je ne sais pas danser le kochari. ●

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