L’HISTOIRE DU MOIS
Amoureuses
terrestres
ICÔNES. Avec la performeuse Annie Sprinkle et sa compagne Beth Stephens, le futur s’annonce féministe, érotique, écologiste, et peuplé de créatures vêtues de lycra-paillettes. Rencontre avec deux activistes qui dessinent depuis les années 70 les contours d’un écoféminisme joyeux et ultramoderne.
TEXTE : IRIS DEROEUX.
IMAGES : ANNIE SPRINKLE & BETH STEPHENS.
Cet article, en libre accès seulement pour le mois de février 2026, est à retrouver dans la revue Gaze N°1.
TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTES
Dans la galaxie de l’activisme progressiste, il doit forcément y avoir une lune quelque part. J’aime à penser que celle-ci est habitée par Annie Sprinkle, Elizabeth Stephens et leur gang d’artistes aussi brillant·es que déjanté·es. Il faut l’imaginer vraiment pleine cette lune, gonflée du désir de ces Californiennes, de leur créativité radicale et kitch, de la somme de leurs combats et performances féministes et écologistes depuis les années 70. Sur cette lune, on ne joue pas de la harpe en attendant un monde meilleur, on baise. Soyons exact : on fait l’amour. On recouvre son environnement de sexe, de fêtes, de paillettes et de sollicitude. Et l’on séduit les sceptiques ainsi, tout du moins on essaye, pour progresser vers un monde moins normé, plus attentionné, plus fun. Autant dire que ce programme de lutte me fascine depuis 2010, date de ma première rencontre avec elles.
D’autant qu’Annie et Beth, sexagénaires, ne lâchent rien, ça force le respect. Surtout dans cette Amérique crépusculaire, que j’ai personnellement préféré quitter dès Donald Trump élu en 2016 pour retrouver les colères et la nonchalance françaises. J’ai donc ramené leur état d’esprit avec moi. Ces boomeuses sont devenues mon animal totem. L’astre pailleté qui veille sur mes aventures. Elles m’aident à ne pas rentrer tout à fait dans le rang ni adhérer à la sinistrose, ne jamais abandonner la teuf et faire de mes propres combats politiques, féministes et antiracistes, des causes intrinsèquement joyeuses.
Reprenons. Si la pensée des féministes “pro-sexe” vous est étrangère, il est probable que vous soyez passé·e à côté de la grande Annie Sprinkle. Elle incarne à la perfection ce courant mettant la liberté sexuelle et le plaisir féminin au cœur de l’émancipation des femmes. Annie Sprinkle (comme « arroser ») est avant tout le nom de scène et la version sublimée d’une jeune californienne réservée, « se trouvant moche », Ellen Steinberg. Elle entame cette métamorphose dès ses 18 ans, lorsqu’elle part à New York sur les traces de son amant, le réalisateur de X Gerard Damiano. Elle y teste tout ou presque : le travail du sexe, le strip-tease, le porno, jusqu’à embrasser la performance artistique. Et en chemin, elle se politise, effarée de l’hystérie puritaine que suscite le X. Annie rejoint le “Mouvement pour les droits des prostituées” lancé par Margo St James, puis la version pro-sexe de la vague féministe des années 70. « J’ai tant d’amour pour les putes ! », nous confiait-elle ainsi en 2010, nous recevant dans sa maison douillette à San Francisco. A partir de là, elle prend ses ailes, multiplie les coups de gueule et coups d’éclats. Hardeuse, elle met au centre de ses productions le plaisir féminin ou l’expérience trans. Performeuse, elle invite le monde à venir explorer son col de l’utérus et les femmes à prendre le contrôle de leur corps. Thésarde en sexologie, elle crée les ateliers pour que les femmes, « putes et déesses », s’approprient leurs désirs… Elle devient une icône des milieux underground et au-delà. Une icône comme je les adore : à la trajectoire rocambolesque, à l’image froissée, qui semble obéir à une pulsion de vie plutôt qu’une image de marque.
“C’est une icône comme je les adore : trajectoire rocambolesque, image froissée, qui semble obéir à une pulsion de vie plutôt qu’une image de marque.”
En septembre 2010, alors journaliste fraîchement débarquée à New York pour quelques mois (j’y resterai six ans), logée dans une espèce de garage humide dénommée loft, me voilà donc au summum de l’excitation: Annie m’invite à son mariage avec Beth Stephens et plus précisément à leur « mariage avec la lune ». Ne cherchant pas à comprendre, je fonce à Los Angeles. Je débarque à une cérémonie démente mêlant l’esthétique burlesque, le swag hippie et le goût douteux d’Holiday On Ice. Un public déguisé en planètes, des danseuses burlesques en transe, et le révérend Billy en maître de cérémonie. Lui, c’est l’artiste performeur new-yorkais fondateur de l’Eglise anti-shopping ; si vous cherchez de l’anticapitalisme fun, c’est donc par ici. Du show à l’américaine, politisé à l’extrême, joyeux et intense… Je suis sous le charme. Et je suis surtout forcée de mettre à jour : Annie ne se pose plus en icône du féminisme “pro-sexe”, elle forme désormais un duo de choc avec Elizabeth Stephens, artiste issue de la culture queer, ayant flirté avec les milieux Fluxus (avant-garde artistique prônant l’abolition de la frontière entre l’art et la vie) et universitaire de renom au rayon beaux-arts. Amantes depuis les années 2000, ces inséparables se dédient à un projet artistique devenu projet de vie : la posture éco-sexuelle. Ou, pour le dire simplement, comment rendre l’écologie sexy grâce à l’art et la performance. Ce n’est pas un délire passager : aujourd’hui, elles y sont toujours, plus convaincues que jamais. Nous en discutons pendant une heure via Skype, elles à San Francisco, moi à Paris. « Le point de départ consiste à imaginer la planète Terre non pas comme une mère mais comme une amante. Ce processus a commencé en 2005, avec notre mariage à la Terre, puis nous n’avons cessé d’explorer toutes les possibilités offertes par cette idée afin de ré-érotiser l’univers et redéfinir la sexualité », résume Annie. Via des mariages donc : à la neige, aux pierres, au charbon, à la mer… Mais aussi des pièces de théâtre et des performances telles que Dirt Bed, un lit de terre et de câlins, des documentaires comme Water makes us wet, odyssée pop autour de l’eau et dénonciation de son exploitation, des ateliers d’éducation sexuelle à destination du grand public autant que de la très sélecte quinquennale d’art contemporain documenta. Le tout, cosigné par Beth et Annie à égalité. « Travailler en solo me paraît complètement has-been », note-t-elle. « Ce délire capitaliste de la réussite individuelle n’a pas de sens, rien n’arrive jamais seul », ajoute Beth. « Du coup, toutes nos productions se soldent par d’interminables listes de remerciements… » Elles éclatent de rire. Elles sont un peu rincées. Leur pays est devenu un « cluster fuck » (énorme merdier, dixit Annie).
« Je marche depuis les années 60, vous savez… Pour la première fois, j’ai eu besoin de passer mon tour », me confie Annie. D’autant que le duo est en train de finaliser un livre, « un travail plus silencieux ». Intitulé Assuming the ecosexual position (chez University of Minnesota Press), cet opus retrace leur histoire d’amour et raconte leurs tâtonnements et expérimentations pour créer un champ d’action à la croisée des chemins entre la sexologie et l’écologie. Un manuel d’écologie costaud, sexy et fun, en quelque sorte, postfacé par Paul B. Preciado himself. Beth insiste: il ne s’agit pas de se poser en théoriciennes mais d’explorer le moindre recoin de cette terre avec son corps et d’aller, toujours, à rebours des normes. « On se range plutôt dans la catégorie des ‘bad environmentalists’, du titre d’un ouvrage sorti en 2018, qui s’intéresse aux écolos queer, aux écolos irrévérents, aux écolos marginaux, aux écolos drag queens… Ça, c’est nous ! », poursuit-elle en riant.
“Elles m’aident à ne pas rentrer tout à fait dans le rang ni adhérer à la sinistrose, ne jamais abandonner la teuf et faire de mes propres combats politiques des causes intrinsèquement joyeuses.”
Avide de leurs expériences, de leur intégrité, je les écoute attentivement. Je ne suis pas artiste pourtant, j’écris pour les autres avec des méthodes journalistiques un peu chiantes, celles qui empêchent de céder à l’émotion et requièrent de la nuance, un art souvent piétiné ces derniers temps. Mais leur démarche m’attire comme un aimant. J’y retrouve un kitch que j’ai délaissé avec le patinage artistique, l’opposé de ma pudeur, et l’urgence de vivre plutôt que de se noyer dans les mots. Surtout, j’y trouve une source majeure de joie et d’humour dans la lutte. « On ne peut pas se laisser inonder par la négativité, la paranoïa et la peur », tranche Beth. Pour y parvenir, elles se nourrissent elles-mêmes d’artistes les aidant à garder une attitude positive, notamment Guillermo Gomez-Peña, performeur poétique et militant de la diversité culturelle. Question de personnalité, et question de stratégie : « Si tu es constamment dans une posture de combat, tu te crames. Tu te crames vraiment », juge Beth. « On se définit donc plutôt comme des amoureuses que comme des guerrières », complète Annie. Des amoureuses publiques, qui occupent le terrain et résistent à l’idiotie avec leurs baisers, leur générosité, leurs shows déjantés, une inextinguible pulsion de vie. Annie et Beth trouvent tout de même le moyen de s’excuser de ne pas en avoir fait assez. « On appartient à une génération qui a en quelque sorte tout flingué. On laisse à la relève un vrai bordel. Aurait-on pu faire mieux ? On est face à des problèmes structurels qui sont hors de notre portée… Le capitalisme globalisé est un monstre qui ruine tout sur son passage », avance Beth. Je l’arrête tout de suite. Ce qu’elles créent et ce qu’elles nous laissent sont inestimables, c’est d’une part le rire, d’autre part l’espoir. Avec des paillettes en prime. Et l’on se prend à rêver que tous les boomers, surtout en haut lieu, deviennent éco-sexuels et se roulent à poil dans les feuilles.●
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