Girls to

L’HISTOIRE DU MOIS

the front!

ICÔNE. L’histoire de Kathleen Hanna, musicienne emblématique du mouvement Riot grrrrl, est celle d’une révolution féministe. L’histoire d’une fille qui a refusé l’ordre de genre et utilisé tout ce qu’elle avait sous la main (c’est-à-dire pas grand-chose) pour tenter de le démanteler.

TEXTE : CLARENCE EDGARD-ROSA.
IMAGES : DR.


Cet article, en libre accès seulement pour le mois de mars 2026, est à retrouver dans la revue Gaze N°2.

TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTES

1990, dans la petite ville d’Olympia (Michigan). Seule université de son État à ne pas délivrer de notes, l’Evergreen State College est la fac préférée des artistes de ce coin des États-Unis. Dans les salles de concert, la scène indépendante est dominée par le punk, l’arrivée du grunge et leurs mosh pits testostéronés. Sur scène, que des hommes. Kathleen Hanna, étudiante en photo de 22 ans et grande copine d’un Kurt Cobain alors inconnu, rencontre les musiciennes Tobi Vail et Kathi Wilcox. Les deux passent leurs soirées en concert et sont engagées dans la petite communauté féministe locale. Kathleen n’est pas étrangère à leur vocable militant, elle qui pendant toute son enfance a vu sa mère animer depuis la cave une ligne d’écoute dédiée aux victimes de violences sexistes. Ensemble, les trois amies lancent un fanzine : Bikini Kill. « Parce que nous, les filles, nous avons besoin de disques, de livres et de fanzines qui nous parlent, qui nous incluent », écrit-elle dans le manifeste paru dans le deuxième opus. « Parce que nous voulons qu’il soit plus facile pour les filles de voir/écouter le travail des autres filles, pour partager nos stratégies et nous critiquer/féliciter les unes les autres. […] Parce que faire/lire/écouter des trucs cool qui nous valident et nous remettent en question peut nous aider à développer la force et le sens du collectif dont nous avons besoin pour comprendre comment les discriminations opèrent dans nos propres vies. […] Parce que nous refusons de laisser notre colère – véritable et légitime – se retourner contre nous par le biais d’un sexisme intériorisé qui encourage des comportements tels que la jalousie entre filles et l’autocensure. Parce que je crois de tout mon cœur/esprit/corps que les filles constituent une force révolutionnaire qui peut, et qui doit, changer le monde pour de vrai. » Preuve que, trente ans plus tard, les revendications féministes rencontrent toujours strictement les mêmes arguments chez leurs détracteurs, on lira dans plusieurs fanzines que « pro-grrrl ne veut pas dire anti-garçon». 

Parce que nous, les filles, nous avons besoin de disques, de livres et de fanzines qui nous parlent, qui nous incluent. Les filles constituent une force révolutionnaire qui peut, et qui doit, changer le monde pour de vrai.

Le fanzine devient rapidement un groupe de punk, rejoint par un quatrième membre, Billy Karren. Kathleen se crée une micro-famille à elle, qui porte ses valeurs, loin de son père « au comportement sexuel déplacé » et de sa mère certes féministe mais « un peu sadique ». Les filles de Bikini Kill chantent en soutien-gorge, crient des slogans féministes et invitent leurs semblables à venir danser devant la scène, c’est-à-dire au sens propre comme au figuré : à prendre de la place. Kathleen Hanna, qui travaille alors comme strip-teaseuse pour financer ses études, s’interroge en priorité sur les modalités de liberté du corps et les multiples façons de se le réapproprier (un impensé quasi-total à ce moment là, en dehors des questions de droits reproductifs, depuis devenu un terrain central des questionnements féministes). Ses tenues de scène sont donc particulièrement étudiées : Doc Martens, jupe d’écolière, couettes hautes et le mot « slut » (« salope ») ou « bitch » (« connasse ») écrit au marqueur noir sur son ventre nu, elle invite à reprendre le contrôle plutôt qu’à se laisser insulter. Aux côtés de Bikini Kill pour prêcher la parole féministe sur du son cru, une brochette de groupes de filles, parmi lesquels l’histoire retiendra notamment Bratmobile et Sleater-Kinney. Le nom de cette scène contestataire apparaîtra après les émeutes de Washington, en 1991. « This summer’s going to be a girl riot » (« cet été sera celui d’une émeute féminine »), écrit Jen Smith, du groupe Bratmobile, dans l’un de ses fanzines. Il en restera deux mots : Riot Grrrl. Bien plus que des concerts et des kilomètres de ramettes de feuilles A4, c’est une culture et des outils de libération qui nous restent de cette période, et qui participeront à donner au mouvement féministe sa troisième vague.

“Bien plus que des concerts et des kilomètres de ramettes de feuilles A4, c’est une culture et des outils de libération qui nous restent de cette période, et qui participeront à donner au mouvement féministe sa troisième vague.”


1998. Quand je découvre Kathleen Hanna, je suis loin de comprendre la puissance de ce qui chatouille mes oreilles. Le son est électro, presque propre, bien calibré, je danse dessus en faisant l’idiote avec mes copines sans comprendre les paroles : ça s’appelle Le Tigre et c’est... de la pop. Kathleen Hanna a grandi, elle a monté un nouveau groupe avec autant de verve que le premier, mais des accents commerciaux qui en font une petite machine à tubes bientôt signée chez Universal : elle est sortie de la scène punk confidentielle et s’est catapultée avec ses deux fantastiques nouvelles acolytes (Johanna Fateman et JD Samson) dans toutes les radios du monde. J’ai 10 piges, l’âge qu’elle avait quand elle a eu sa première révélation féministe – c’était face à Gloria Steinem qui donnait un discours pour lequel sa mère avait acheté deux places –, et j’en suis très loin. Il me faudra encore cinq ans pour comprendre que j’ai dans le casque de mon lecteur mp3 une bombe de féminisme prête à m’exploser à la tronche. En détricotant la pelote, seulement, j’y vois plus clair : ça passe le matin sur Fun Radio et le soir sur MTV, mais Le Tigre ce sont des odes queer, des manifestes anti-sexistes, des shoots de culture lesbienne, des slogans intersectionnels, des déclarations d’amour aux femmes puissantes ! Détricotant encore, je découvre Bikini Kill. S’ensuivra une adolescence au fond de la France à fantasmer le Michigan des années 1990, en décalage spatio-temporal, comme de nombreuses filles de ma génération, pendant qu’elle, Kathleen, quelque part aux États-Unis, dissolvait Le Tigre tout en regrettant de voir la page Riot Grrrl définitivement tournée. Mais l’est-elle vraiment ? À bien y regarder, c’est pourtant bien aujourd'hui, alors que Kathleen Hanna a 52 ans, que la graine germe : un peu dans ces pages où l’adage « girls to the front » est appliqué à la lettre comme un principe, et surtout sous la plume de toutes les jeunes pousses féministes qui, peut-être même sans être au courant de son existence, poursuivent avec plus de ferveur encore ce qu’elle a commencé. ●

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